sept questions pour aguiller la composition

La musique, c’est le rythme. On parle souvent du rythme en tant que paramètre dans la musique, mais je crois que le paramétrage va dans l’autre sens – la musique n’est qu’une manière parmi plusieurs d’échelonner le temps, et elle agit sur une partie de notre être qui cherche à fuir le temps comme une notion cartésienne divisée dans des unités temporelles régulières. Depuis des millénaires, la musique a su provoquer l’excitation affective qui accompagne nos relations protéiformes avec le temps. En tant que musicien, mon but dans ce projet est de prendre tout ce que je sais et tout ce que j’aime dans la musique et de le mettre au service d’un autre sens – le toucher.

L’ouïe nous fournit un lexique de métaphores qui permet de appréhender comment le rythme peut s’articuler à travers le toucher. Le timbre sonore peut équivaloir aux nombreuses sensations de texture et de température qu’on peut ressentir. Un rythme peut être joué sur le corps avec des nuancés d’intensité musicales et des appuis agogiques. Les hauteurs musicales, dans la mesure où on les conçoit de façon géométrique, peuvent alors être projetées sur la surface du corps. Dans cet univers métaphorique, l’harmonie n’est qu’une confluence de chemins sur une surface charnelle qui engendre un phénomène d’agrégation sensorielle.

Autant le son et les termes qui y sont associés peuvent être homologués dans le domaine du toucher, autant il faut être conscient des limites de cette approche. Ce qui m’intéresse dans ce projet, c’est de me servir de mes compétences musicales comme échafaudage artistique afin de construire un vocabulaire propre au toucher. On n’a que deux oreilles, et la localisation d’un son s’effectue forcément dans la tête, même si on y recrée un espace en trois dimensions. Le toucher est fondamentalement différent ; il est vécu à travers des nerfs qui sont éparpillés sur le corps et n’ont pas de point de convergence comme l’oreille interne.
À cet aspect spatial s’ajoute une différence de puissance et de ressenti selon le nerf en question. C’est pour cette raison que le projet pose des défis de transmission et d’expression esthétiques que j’espère pouvoir relever grâce à mes sensibilités de musicien qui se joindront à l’intuition de costumière qu’apporte ma collaboratrice Marie Vernhes.

Loin de n’oeuvrer qu’à partir d’un ensemble de souhaits artistiques bien définis, les réflexions précoces autour du projet ont engendré plus d’énigmes qu’elles n’en ont résolu. J’en énumère certaines ci-dessous:

1. Le toucher, peut-il dégager des méta-sensations ? Est-ce que le corps peut ressentir une sensation tactile sans pour autant l’associer à des endroits physiques précis du corps ?

2. Si le même rythme est joué sur deux parties du corps différentes, est-ce qu’on ressent une imitation ? Est-ce qu’il faut que les évènements soient rapprochés dans le temps et sur le corps pour s’en apercevoir ? Plus généralement, comment est-ce qu’on crée des catégories ad hoc pour classifier le toucher, et comment est-ce que les théories de Gestalt et d’ensembles peuvent éclaircir notre expérience tactile ?

3. Quel est le lien entre la mémoire et le toucher ? Est-ce que les termes mnémotechniques de la musique (expositions, développement, récapitulation, etc.) conviennent au toucher ? Est-ce que des schémas de forme et de structure temporelle peuvent naître du toucher ?

4. Le toucher, peut-il inciter quelqu’un à rentrer dans un fantasme d’association libre qui n’est pas lié aux sensations immédiates que provoque le toucher ?

5. Si l’écoute musicale se repose en partie sur les émotions que déclenchent les sons dans nos vies (la peur, l’angoisse, le confort), est-ce que le toucher peut activer des sensations de sûreté, de sensualité, de douleur etc. qui complètent la musique ?

6. L’expérience subjective tactile, est-elle prévisible et transmissible ? Est ce que je peux transmettre une envie artistique qui dépasse ma propre personne en me basant sur des sensations qui pourtant me sont propres ?

7. Est-ce que des catégories qui se trouvent dans tous les arts, comme l’humourou le pathos, peuvent exister aussi dans un morceau tactile ?
On a tous vécu la sensation d’avoir été emballé par la musique – de ressentir un appui sur la poitrine qui renvoie des frissons dans nos membres et nous emmène dans un espace vertigineux d’émotions conflictuelles et innommables. Si j’embarque dans cette aventure, c’est parce que je crois que l’extase et la désinvolture qu’on ressent dans la musique peut être vécu à travers le toucher. Je crois que ma collaboration avec Marie Vernhes peut être révolutionnaire dans la mesure où notre démarche met en valeur un besoin humain fondamental – de vivre sa vie à travers le toucher et d’en être ému et émerveillé.