du point de vue costumière

Mon métier, c’est d’abord le rapport au corps et au toucher; je suis en relation directe avec des corps que je ne connais pas. Dans la vie courante, on peut toucher les gens volontairement pour les saluer, les réconforter, les soigner, les laver, leur faire du bien, parfois du mal ; ou involontairement, et on s’en excuse par pudeur et convenances. Dans le costume, lors de la prise des mesures, le toucher s’impose de lui même et détaille une anatomie d’un être souvent inconnu.

Sans intention de ma part, les corps réagissent, sont chatouillés, sursautent ou sont gênés.
L’élaboration du costume en elle même est aussi empreinte du toucher. Le costume doit d’une part répondre à un désir de confort directement lié au corps du comédien ou du danseur, mais aussi renvoyer visuellement des textures. La vue est alors une excellente complice du toucher. Les spectateurs identifient à l’oeil des matières et interprètent inconsciemment ces informations. Par exemple, un costume en velours et fourrure semble doux et chaud et s’associe au confort, à la richesse. Alors qu’un costume en toile de chanvre qui parait sec, rugueux et froid, donne une sensation de pauvreté. À ce moment là, j’utilise la mémoire collective. Le toucher, traduit par la vue, devient vecteur de notions plus profondes comme les classes sociales, les caractères des personnages et aide à donner du sens aux protagonistes.

Avec ce projet, j’ai envie qu’on réinitialise les connections sensorielles du toucher. Les sensations de chaud et de froid se développent dès le stade du foetus. Les notions de rugueux, de lisse, de pointu, émergent dans l’enfance jusqu’à maturité du cerveau et s’associent alors à des émotions tel que la douleur, la peur, le dégout, le plaisir, le réconfort, l’excitation etc. Ces sensations dépendent aussi de la zone du corps en contact. C’est curieux de voir à quel point les
réactions sont différentes selon chacun.

L’idée est qu’à travers la composition tactile de Mike Solomon, on puisse déranger les rapports entre la sensation purement physique et les émotions. De même que des chatouilles aux pieds peuvent devenir un vrai supplice, l’expérience du participant n’est ni une séance de massage, ni un moment de torture mais plutôt un nouveau paramétrage du toucher qui donnera la capacité de percevoir le monde avec une nouvelle approche, et peut-être, de comprendre des choses qui jusque là étaient incompréhensible. A peine débuté, cette aventure me permet déjà de repenser mon approche du costume. J’apprends, lors de mes études, que la fonction du costume est a priori de vêtir un corps et que cela suit des notions d’histoire du costume et des arts. Mais la technicité et les exigences de ce projet m’obligent à tout revoir. Je ne dois plus habiller le corps de l’interprète mais celui du spectateur, du “ressenteur”. Les paramètres se renversent ; ce n’est plus ce que le costume projette extérieurement qui compte, mais ce qu’il transmet directement sur son “porteur”. Ainsi les priorités basculent vers l’intérieur du costume par sa façon d’entourer et de sertir le corps.

Pour permettre au plus grand nombre de ressentir cette composition, l’objet ne pouvait pas être un vêtement ou une combinaison qui impliquerai des mesures et un corps standard. Pour convenir à notre désir d’universalité, nous nous tournons vers l’invention d’un objet à mi-chemin entre le fauteuil et le sarcophage. La ligne esthétique s’oriente vers des références aux chrysalides, à l’oeuf et à toute les notions de gestation. Puisqu’on cherche à reconfigurer un sens, il nous faut un espace pour renaître. L’univers et le design futuriste viennent enrichir le projet pour projeter la possibilité que des notions aussi inscrites que le toucher peuvent changer. Que rien n’est figé, qu’apprendre et aussi simple que désapprendre. Et que dans un futur proche, grâce à des recherches et expériences artistiques, il sera peut-être possible de réinitialiser des notions de valeurs plus fortes encore que le toucher; par exemple, des valeurs très imprégnées dans nos sociétés occidentales telles que: les échelles de respectabilité des métiers ou les notions complexes de bien et de mal.

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